Un pays en garde-à-vue
Par Jérôme Leroy le dimanche 24 février 2008, 18:13 - Lien permanent
Un pays en garde-à-vue
Que vous soyez professeur ou trader, que vous gifliez un marmot mal poli qui se croit tout permis parce que papa est gendarme ou que vous détourniez cinq milliards d’euros sous l’œil d’un patron complaisant qui vous lâche quand le pot aux roses est découvert, la société a une réponse simple : la garde-à-vue. Pour un peu, ça vous aurait un petit côté égalitaire : le fonctionnaire de l’éducation et le golden boy unis derrière les barreaux, dans la grande fraternité des jeunes des quartiers qui ont résisté à un contrôle d’identité, des prostituées raflées pour racolage ou des ivrognes en dégrisement.
Seulement, on a la fâcheuse impression que la garde-à-vue est devenue la seule réponse. La garde-à-vue et puis sa grande sœur, l’incarcération. Le rêve de Sarkozy, là aussi, est américain : remplacer le système de protection sociale par la prison (1), criminaliser la misère ou même l’opposition syndicale et, comme aux Etats-Unis, se retrouver avec une personne sur cent en taule. Avant, bien entendu, de privatiser et mettre en bourse l’industrie pénitentiaire. L’archipel du Goulag, version Palais Brognard : « Mais si ! mais si ! prenez un peu de Bouygues-Carceral ou du Veolia-Enfermement, vous verrez, un vrai placement de père de famille… »
À moins que nous ne soyons tous, déjà, en garde-à-vue sans même le savoir. J’ai eu cette impression en entendant la semaine dernière le jingle publicitaire qui sponsorisait la météo sur France-Info. Une voix féminine, sensuelle et affreusement rassurante présentait le sponsor en question comme « le spécialiste de la vidéo surveillance intelligente pour les entreprises, les administrations et les collectivités territoriales. » C’est assez inquiétant, cette idée d’une vidéo surveillance intelligente : elle repère qui, au juste ? Les délinquants ? Les caissières syndiquées qui distribuent des tracts à l’entrée de leur supermarché ? Les derniers fumeurs ?
Mais il y a pire encore, si on y réfléchit d’un peu plus près. Comme tout le monde, à ma connaissance, vit d’une manière ou d’une autre dans une collectivité territoriale, cela était une autre façon de dire que partout, tout le temps et pour chacun d’entre nous, cette délicieuse entreprise se proposait de nous filmer et de nous fliquer, pour notre plus grand bien, évidemment. « Big Brother is watching you. !» Il a juste pris une voix d’hôtesse de l’air pour nous le dire.
Pensons à (re)lire 1984 d’Orwell (2). Ça urge.
Jérôme Leroy
(1) Les prisons de la misère de Loïc Wacquant (Liber) (2) Folio
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