On apprend, au détour de Liberté Hebdo de la semaine dernière, que deux cents quatre-vingts personnes seraient mortes dans la rue ou à cause d’une longue période sans domicile fixe. On apprend aussi que ce chiffre n’est pas sûr à dix unités près parce que c’est un collectif « Les morts de la rue » qui s’occupe du décompte, la gendarmerie et la police ne dressant pas à ce sujet de statistiques nationales. La gendarmerie et la police, sous Sarkozy, ça a autre chose à faire. Les rafles de sans papiers, ça occupe à plein temps surtout quand on a une obligation de résultats. Les contrôles d’identité en banlieue aussi, ou le déblocage des facs à coups de matraques. Alors les statistiques nationales pour les clodos calanchés quand tant de braves gens se font voler leur autoradio, il faudrait voir à ne pas pousser le brigadier dans les orties.

Mais tout de même.

Deux cents quatre-vingts morts.

Ça fait un cadavre par jour ouvrable comme si la Faucheuse avait encore le droit, elle, à ses week-ends et ses congés payés, contrairement aux caissières de la grande distribution.

Deux cents quatre-vingts morts.

Je rêve d’une presse qui ferait la une de ses journaux sur ce carnage silencieux et non sur les amours d’un nain ultralibéral et d’une mannequin chanteuse aphone de la gauche caviar, le nain fût-il (futile) président de la République. Je rêve d’une série B d’épouvante, comme celle des années soixante, ou les deux cent quatre-vingts morts se relèveraient et viendraient demander des comptes aux responsables du Medef, à la ministre des Finances Lagarde et au Haut Commissaire aux solidarités actives, Martin Hirsch, ancien patron d’Emmaüs.

Enfin, lui, à mon avis, le fantôme de l’abbé Pierre doit déjà lui faire passer de mauvaises nuits. Il l’avoue d’ailleurs à mi-mots, sur France Culture, au détour d’une question sur la politique sociale du gouvernement en se reconnaissant « instrumentalisé ». Déjà, je trouvais le nom de sa fonction très novlangue sarkozienne, « solidarités actives »… Non, sérieusement, ça veut dire quoi, « solidarités actives » ? Il y aurait des solidarités passives ? Vieille règle linguistique et politique : quand le sens d’un nom s’affaiblit, rajoutez lui un adjectif, ça fait plus riche et ça ne coûte pas un rond. Mais là, Martin Hirsch franchit un pas supplémentaire : Martin Hirsch sait qu’il est instrumentalisé par un gouvernement ouvertement néo-thatchérien mais il reste. Il reste à côté de Brice Hortefeux, commissaire aux questions raciales ou de Fadela Amara, la vaseline des ghettos.

Pourquoi ? Parce qu’il se dit que sans lui ce serait pire ? Pire que quoi ? Que deux cent quatre-vingts morts par an dans les rues d’un des pays les plus riches du monde. Toute une partie des collabos pendant l’occupation, se sont justifiés de cette manière : sans nous, les Allemands auraient été beaucoup plus féroces.

Alors, je pèse mes mots, ce genre de raisonnement, qui est celui de tous les candidats à l’« ouverture », c’est du pétainisme light. Et rien d’autre.

Jérôme Leroy